Enfin…un des canots. Il y en a d’autres sur la plage mais c’est moi qui te parle ce matin! Le Réservoir Poisson Blanc ne bouge pas encore, alors moi non plus. Je suis couché sur le sable et j’attends que le soleil se lève, pendant que personne n’est vraiment encore debout. C’est mon moment préféré, celui où je n’appartiens à personne. Juste au réservoir.
Ça fait longtemps que des canots existent ici et bien avant moi!
Les premiers étaient en écorce de bouleau cousue avec de la racine d’épinette et ceux qui les fabriquaient connaissaient chaque courant, chaque roche, chaque mouvement de l’eau. Après ça les voyageurs sont arrivés avec des canots encore plus gros, pleins de fourrures. Moi je suis pas mal plus simple mais je ne m’en plains pas! Un canot typique fait pour transporter du monde d’un bord à l’autre du réservoir. Mais je fais encore la même chose qu’eux dans le fond! J’avance sur l’eau et je porte ce qu’on me met sur le “dos”!
Bref, ce matin je ne pense à rien de tout ça. Le réservoir est calme et j’attends. C’est ressourçant.
Puis j’entends des pas dans les escaliers en bois et le sable de la Base de plein air. Je reconnais à tous coups ces sons-là! Quelqu’un s’approche avec une pagaie sous le bras et un VFI. Elle ou lui, ou peu importe qui aujourd’hui me tire ou me transporte avec attention vers l’eau. Le sable glisse sous ma coque… un dernier bruissement et puis plus rien. Je flotte!
Le premier coup de pagaie est toujours pareil!
Un peu hésitant parce qu’on cherche son équilibre. Pas de souci, il faut commencer quelque part! On s’assoit trop raide au début en se demandant si ça va chavirer. Ça chavire jamais mais tout le monde se le demande pareil et c’est correct comme ça. Le deuxième coup est déjà meilleur. Le troisième, on dirait qu’on a fait ça toute sa vie! Les épaules se relâchent, la respiration ralentit. C’est similaire à chaque fois et ça me fait sourire à ma façon de canot je suppose!
Il y a des visages que je reconnais
Pas tous mais certains oui! J’aime bien ça en fait. Le garçon qui avait peur de l’eau la première fois et qui revient chaque été un peu plus grand, un peu plus brave. Le couple qui a pagayé jusqu’au milieu du réservoir pour se disputer tranquillement loin de tout le monde et qui est revenu le lendemain en riant comme si de rien n’était.
La grand-mère qui pagaie plus lentement que les autres mais qui ne rate jamais une sortie, même quand ses genoux protestent. Je ne me souviens pas des dates, mais je me souviens des mains sur mes plats-bords et comment elles ont changé avec le temps. Des mains d’enfant devenues des mains d’ado. Des mains qui tremblaient un peu les premières fois et qui savent maintenant exactement où se poser.
Jours de pluie, oui aussi!
Le monde pense que je n’aime pas ça, mais c’est faux! La pluie sur l’eau, ça fait un bruit particulier, doux et méditatif. Dans ces jours-là il y a moins de monde sur le réservoir, mais ceux qui sortent quand même ont ce genre de sourire en dessous de leur capuche d’imperméable, comme s’ils savaient un secret que les autres manquent en restant au chaud & hors de l’eau.
Les jours de grosse chaleur c’est différent. Tout le monde saute dans l’eau à un moment donné sans avertir personne et je me retrouve tout seul à flotter pendant que les rires résonnent autour de moi et que l’eau goutte partout sur mon “front”. J’aime ça aussi! Surtout le silence qui suit, quand tout le monde remonte à bord mouillé et essoufflé en riant encore un peu.
Le soir, je reviens toujours presque à la même place sur la plage. Quelqu’un me tire hors de l’eau, me retourne, me pose contre les autres canots ou sur mon lit. Le réservoir redevient calme comme ce matin. La lumière change, ça sent le feu de camp qui commence pas loin et quelqu’un rit fort quelque part en haut.
Je ne sais pas ce que tu cherches exactement en venant ici?
Du silence. De l’exercice. Des apprentissages. Un moment avec quelqu’un que t’aimes. Une place pour respirer un peu plus lentement pendant deux, trois, quatre, cinq jours. Je ne peux pas te le dire d’avance, mais je sais une chose: si tu montes à bord, on va travailler ensemble et avoir du gros plaisir.
Le réservoir Poisson Blanc va être là demain matin aussi et moi probablement aussi, sur le sable en train d’attendre le prochain premier coup de pagaie!
